Les temps sont aux mutations, dont le coronavirus ne peut conserver, plus longtemps, le monopole mĂ©diatique. La perspective dâune sortie de lâĂ©preuve pandĂ©mique, que chacun appelle de ses vĆux, nous renvoie aux rĂ©alitĂ©s, un temps effacĂ©es, de notre systĂšme de santĂ© et Ă sa nĂ©cessaire et vitale adaptation. Pour cela, il faut transformer les acquis des mutations dynamisĂ©es par la crise sanitaire et revisiter les «ârecettes antĂ©rieuresâ» vouĂ©es Ă lâĂ©chec. La vieille institution hospitaliĂšre, Ă©trillĂ©e par des annĂ©es de rabotage financier et de ravaudage organisationnel, a affrontĂ© lâadversitĂ© affaiblie, voire dĂ©sarmĂ©e, et fait face courageusement Ă cette submersion Ă©pidĂ©mique. PlacĂ©e sous oxygĂšne et perfusion financiĂšre, elle a pu un temps oublier les affres de la tarification et de sa gouvernance. Elle risque dĂ©sormais au mieux dâendurer les sĂ©quelles dâune forme de «âCovid longâ», au pire de rechuter si, dâaventure, les leçons du passĂ© ne sont pas prises en compte. Le niveau inĂ©dit de tension sur les ressources humaines dans les Ă©tablissements en est le premier signal dâalerte(1), accompagnĂ© de la hausse ininterrompue de lâabsentĂ©isme(2), marqueur de la dĂ©tĂ©rioration de la qualitĂ© de vie au travail et dâune forte exposition aux risques professionnels. La perte dâactivitĂ© hors Covid des hĂŽpitaux publics ne peut laisser indiffĂ©rent quant Ă lâattractivitĂ© dâun secteur dĂ©jĂ embolisĂ© par le poids des urgences et des activitĂ©s non programmĂ©es(3).
La crise sanitaire sâest traduite par une dĂ©gradation des comptes sociaux sans prĂ©cĂ©dentâ: sous lâeffet dâune chute des recettes et dâune forte augmentation des dĂ©penses dâassurance maladie, le dĂ©ficit de lâannĂ©e 2020, qui sâĂ©lĂšve Ă 38,7âŻmilliards dâeuros, est de loin le plus important de lâhistoire de la sĂ©curitĂ© sociale. Et le remboursement de la dette sociale, qui devait enfin sâachever en 2024, a Ă©tĂ© prolongĂ© de neuf ans, jusquâĂ la fin de lâannĂ©e 2033. Or, pour que la sĂ©curitĂ© sociale puisse garantir les mĂȘmes droits aux gĂ©nĂ©rations futures, il importe quâaprĂšs la crise elle reprenne le chemin vers lâĂ©quilibre financier. Câest ainsi quâen toute logique le SĂ©nat(4) propose lâinstauration dâune «ârĂšgle dâorâ» destinĂ©e Ă garantir un Ă©quilibre financier de moyen terme des comptes de la sĂ©curitĂ© sociale. La tentation est donc grande de revenir Ă la simple politique de recherche dâĂ©conomies par resserrement de lâOndam qui prĂ©valait antĂ©rieurement, sans tenir compte ni des leçons du passĂ©, ni des impacts durables de la pandĂ©mie. Les rĂ©centes publications des experts allemands de la fondation Bertelsmann(5) montrent que la dĂ©marche de restructuration demeure dâactualitĂ© outre-Rhin, lorsque est prĂŽnĂ©e lâidĂ©e selon laquelle il y a trop dâhĂŽpitaux en Allemagne et quâune forte rĂ©duction de leur nombre amĂ©liorerait la qualitĂ© des soins dĂ©livrĂ©s aux patients et attĂ©nuerait les consĂ©quences des difficultĂ©s de recrutement parmi les mĂ©decins et le personnel infirmier.
La question de lâorganisation territoriale de lâoffre de soins apparaĂźt donc primordiale pour garantir accessibilitĂ© et qualitĂ© dans un contexte de raretĂ© des compĂ©tences. Cela suppose dĂ©cloisonnement, transferts de compĂ©tences, coopĂ©ration, transparence sur la qualitĂ©(6), implication des patients et mise en sourdine des corporatismes. En outre, la mĂ©decine fondĂ©e sur les donnĂ©es changera fortement la donne territoriale, car elle peut aisĂ©ment ĂȘtre dĂ©centralisĂ©e ou dĂ©localisĂ©e.
Chaque annĂ©e, dĂ©but juillet, lâassurance maladie remet au gouvernement et au Parlement un rapport(7) comprenant une analyse et des propositions concrĂštes pour amĂ©liorer la qualitĂ© du systĂšme de santĂ© et maĂźtriser les dĂ©penses. Sa lecture attentive nous ouvre des pistes de transformation Ă ne pas nĂ©gliger pour Ă la fois rĂ©sorber ce dĂ©ficit cumulĂ© et rĂ©pondre aux attentes des 66 millions dâassurĂ©s. Le poids trĂšs lourd des maladies chroniques doit conduire Ă une approche davantage centrĂ©e sur les pathologies et inscrite dans la durĂ©e que sur les postes de dĂ©penses, qui prĂ©valait jusquâalors.
La pandĂ©mie doit aussi nous inviter Ă reconsidĂ©rer lâimportance de lâĂ©tiologie, des facteurs environnementaux, Ă©conomiques et sociĂ©taux et de la fragilitĂ© de sociĂ©tĂ©s vieillissantes percluses de comorbiditĂ©s face Ă des Ă©vĂšnements comme lâapparition dâune nouvelle pathologie infectieuse(8). RenĂ© Dubos ne cessait de rappeler que la tuberculose est dâabord «âune maladie socialeâ» due au bacille de Koch. Le futur systĂšme de santĂ© et ses institutions ne pourront mĂ©connaĂźtre ces pathologies sociĂ©tales et leurs impacts dĂ©jĂ si visibles et devront sâintĂ©resser davantage Ă ces nĂ©cessaires adaptations aux mutations Ă venir.
Câest dans ce contexte que les contributeurs de ce numĂ©ro de Gestions hospitaliĂšres dĂ©frichent quelques pistes de cette indispensable transformation de lâhĂŽpital, des Ehpad et de lâensemble du systĂšme sanitaire et mĂ©dico-social, car «âlâefficacitĂ© de lâaction ne doit jamais ĂȘtre sacrifiĂ©e Ă la perfection du raisonnement(9)â».
 Jean-Michel Budet
Directeur de la rédaction
(1) G. Vallancien, «âSoignants, lâhĂ©morragie hospitaliĂšreâ», Le Point, 4 juillet 2021.
(2) Cour des comptes, «âLa rĂ©munĂ©ration des agents publics en arrĂȘt maladieâ», rapport 2021. www.ccomptes.fr
(3) Drees, Ătudes et RĂ©sultats n°â1204, septembre 2020 – drees.solidarites-sante.gouv.frÂ
(4) SĂ©nat, commission des affaires sociales, «âRapport dâinformation sĂ©curitĂ© socialeâ: aprĂšs la tempĂȘte, retrouver un capâ», 7 juillet 2021 – www.senat.fr
(5) âEine bessere Versorgung ist nur mit halb so vielen Kliniken möglichâ, 15 juillet 2019. www.bertelsmann-stiftung.de
(6) Lâinitiative Weisse Listeâ: portĂ©e par une fondation, la «âliste blancheâ» informe les patients sur les volumes dâactivitĂ© et la qualitĂ© des prestataires de santĂ© (mĂ©decins, Ă©tablissements de santĂ©) depuis 2011 – www.weisse-liste.de
(7) «âRapport Charges et produitsâ», 2 juillet 2021 – https://assurance-maladie.ameli.fr
(8) «âOpinionIGestion de la santĂ©â: pandĂ©mie ou syndĂ©mieâ?â», Les Ăchos, 1er septembre 2021. www.lesechos.fr
(9) R. Dubos, LâHomme et lâadaptation au milieu, Payot, aoĂ»t 1973.

