L’incertitude est inhérente à la pratique médicale. Loin d’être une faiblesse, le doute peut favoriser la vigilance, l’écoute et la coopération, et ainsi contribuer à un meilleur diagnostic. À l’heure où l’intelligence artificielle promet de nouvelles capacités d’aide à la décision, cet article invite à défendre une véritable éthique du doute.
« Mon fils, à dix-huit mois, déclara une sévère pyélonéphrite qui menaça de nécroser l’un de ses reins. Lorsque nous sommes arrivés aux urgences, il avait 40,5 de température. On le mit sous oxygène et, en feuilletant son carnet de santé, le pédiatre de garde m’annonça qu’il faisait une crise d’asthme. J’étais un peu gênée, car je ne suis pas médecin, mais j’avais appris depuis quelque temps que les médecins ne sont pas tout-puissants et peuvent, le cas échéant, se tromper. L’erreur me paraissait cependant énorme et j’osais lui dire prudemment qu’à ma connaissance, l’asthme ne provoquait pas de fièvre. […] Mais le pédiatre leva les yeux des pages noircies du carnet de santé qui semblaient presque l’hypnotiser :
– Quand je regarde ça, madame – et il fit défiler les pages entre ses doigts –, je me dis que votre fils a déjà eu une malchance totalement improbable. Il ne peut pas, aujourd’hui, avoir un autre problème.
Je le dévisageai. Il avait l’air sérieux. Il ne plaisantait pas, en somme. Et cela m’angoissa profondément. Je voyais la pieuvre de la religiosité ligoter son bon sens et je me demandais quelles conséquences cela pourrait avoir sur la santé de mon fils. […]
Cet homme avait, sans doute de manière tout à fait inconsciente, élaboré un système judiciaire de quotas. Dans sa représentation d’une justice immanente, il y avait un plafond de pathologies indépassable par être humain. On ne pouvait pas avoir été réanimé en urgence suite à un virus respiratoire et déclarer, quelques mois plus tard, une infection urinaire. […]
Le week-end passa et il fallut attendre la relève du lundi. Un médecin moins religieux demanda en urgence une analyse d’urines et administra les antibiotiques requis avant que le rein ne fût irréversiblement détruit. »
Tiré d’un ouvrage de Marion Muller-Colard, théologienne et écrivaine française, ancienne membre du Comité consultatif national d’éthique, ce cas met en scène un médecin, probablement très compétent, qui prend néanmoins malgré lui un raccourci irrationnel pour aboutir le plus rapidement possible à une certitude sécurisante pour son équilibre psychique(1). Dans une logique rétributive (et/ou en termes de probabilité statistique), il est convaincu qu’un nourrisson ne peut pas être frappé de deux maux. « Il ne peut pas, aujourd’hui, avoir un autre problème », affirme-t-il à la mère. Foncer tête baissée vers une certitude dogmatique constitue une tentation universelle pour se débarrasser de l’incertitude (pourtant inhérente à notre condition humaine) et ainsi faire taire son inquiétude intérieure. En l’occurrence, dans ce cas, il s’agit pour le médecin de clore prématurément la phase inconfortable de l’incertitude diagnostique, possiblement parce qu’elle l’oblige à faire une hypothèse qui dérange radicalement ses représentations du juste et de l’injuste. Ce raccourci de la pensée peut s’appeler « biais » dans la ...
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