Numéro 599 - octobre 2020covid-19

réflexion

Face à la crise, avons-nous été rawlsiens sans le savoir ?

Les gouvernements des pays touchés par la crise sanitaire du Covid-19 ont, dans leur immense majorité, opté pour le confinement généralisé de leur population. Face aux conséquences économiques, certains ont pu considérer ce choix comme une erreur car il aboutissait, à terme, à sacrifier l’intérêt général (en particulier l’avenir des jeunes actifs) afin de protéger des personnes majoritairement âgées et inactives. L’auteur montre ici que la controverse qui a eu lieu aux États-Unis dans les années 1970 entre les tenants de l’approche utilitariste et ceux qui défendaient les principes de justice de John Rawls pourrait donner un éclairage original à ce débat actuel.

Face à la crise sanitaire liée à la pandémie du nouveau coronavirus, certains observateurs ont pu considérer que les mesures de confinement de la population prises par les gouvernements avaient été excessives et même, à terme, contreproductives. Leur principal argument pourrait se résumer ainsi : au regard des morts prématurées potentiellement évitées de personnes âgées ou fragiles par le confinement, l’arrêt quasi total de l’économie représente un prix à payer bien trop lourd. Autrement dit, la fin – éviter la mort de certaines personnes – ne justifiait pas les moyens – la mise en place d’un confinement strict de la population, signant la mise à l’arrêt quasi total de l’économie de tout un pays. Nos dirigeants ont été accusés d’avoir sacrifié l’avenir d’une génération pour sauver des personnes majoritairement âgées qui, n’étant plus dans la vie active, n’auront pas de surcroît à subir les affres du chômage de nombreuses années. C’est sur ces arguments que de hauts responsables politiques, notamment aux États-Unis et au Brésil, se sont opposés avec force à toute idée de confinement généralisé sous prétexte ...

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Débat

  1. La limite d’une telle conclusion est l’absence de données empiriques qui la soutiennent (sans compter que, au moment du confinement, la plupart des citoyennes et citoyens, y compris une majorité de soignants, avait peur pour sa propre vie ; il reste à prouver que l’acceptation du confinement ait été guidée par une solidarité envers les plus fragiles ; aujourd’hui, le couvre-feu est beaucoup plus contesté…). Il n’est pas certain que, en pratique, les confinements n’aient pas profité in fine aux moins vulnérables: les plus précaires, sans contrat de travail, ont basculé dans la pauvreté (dont on sait qu’elle a des conséquences aussi sanitaires), d’autres, dans les métiers du service, ont continué à travailler face au public (livreurs et livreuses, caissières et caissiers…) et à être exposés, alors que les moins vulnérables, les classes moyennes, ont pu plus largement télétravailler; les malades chroniques dont on sait qu’ils sont sur-représentés dans les catégories socio-économiques les moins favorisées ont connu des ruptures dans leurs soins… sans compter les pays en voie de développement dont certaines analyses prévoient qu’ils vont souffrir de manière massive des conséquences économiques du confinement des pays riches. Je vous invite à lire ce témoignage sur un bidonville à Mumbai dont on raconte comment les habitants ont réussi à contenir le virus, mais s’apprêtent à basculer dans une plus grande misère (https://www.bloomberg.com/features/2020-mumbai-dharavi-covid-lockdown/)… Des professeurs de santé publique au Royaume-Uni et aux Etats-Unis commencent à sonner l’alarme. Il est beaucoup trop tôt pour dire que la solution du confinement fut une solution de solidarité envers les plus faibles; il faut faire attention aux effets inattendus de toute action collective et dans quelques mois (voire quelques années car les effets à long terme du confinement ne seront visibles que plus tard) tirer un vrai bilan des confinements et, désormais, des couvre-feux pour savoir si ce seront des mesures à reproduire à l’avenir.

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