Numéro 650 - novembre 2025 réflexion

société

Vanités adolescentes

Envisager sa propre mort, « la mort de soi » selon Jankélévitch (1977), relève d’un défi majeur tant elle demeure impensable, bien qu’au cœur des philosophies et des représentations sociales. L’injonction du Memento mori révèle, selon les époques, différentes modalités de rapport à la finitude : du général romain triomphant à l’avaritia médiévale, des vanités de la Renaissance aux ars moriendi, ces figures de la mort ont évolué en fonction des mentalités et des mutations techniques. Aujourd’hui, dans une société qui tend à refouler ou à spectaculariser la mort, le Memento mori ressurgit de manière paradoxale à travers certains comportements adolescents à risque, mis en scène sur les réseaux sociaux sous le hashtag Yolo (You only live once), où le narcissisme, le défi et la pulsion de vie se croisent dans une quête de reconnaissance à la fois urgente et éphémère.

Into the wild : apprivoiser la mort En 46 avant notre ère, Jules César revient victorieux à Rome. Honoré, acclamé, couvert de gloire, il entend la foule scander : « Divus Julius ! Divus Julius ! » Derrière lui, à chaque ovation, un esclave lui souffle pourtant à l’oreille : « Memento mori » (« Rappelle-toi que tu vas mourir »). Cette injonction (memento, impératif latin de meminisse, « se souvenir ») est souvent rapprochée de l’autre célèbre maxime de Horace : « Carpe diem, quam minimum credula postero » (« Cueille le jour sans te soucier du lendemain »). Mais là où l’invitation de Horace s’inscrit dans une perspective hédoniste, Memento mori appelle à la retenue. Il ne s’agit pas tant de jouir que de ne pas céder à l’hubris (ὕβρις), cette démesure qui, dans la Grèce antique, condamnait ceux qui prétendaient rivaliser avec les dieux. Ainsi Agamemnon, dans la tragédie éponyme d’Eschyle, est-il puni non seulement pour le meurtre d’Iphigénie ou la vengeance de Clytemnestre, mais aussi pour s’être prêté à des cérémonies honorifiques, offensant les dieux par son orgueil. Memento ...

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