Face Ă la diversitĂ© croissante des profils, des parcours et des attentes des patients, le systĂšme hospitalier est aujourdâhui confrontĂ© Ă la nĂ©cessitĂ© de dĂ©passer une logique standardisĂ©e des soins. Lâindividualisation des prises en charge devient un enjeu central, quâil sâagisse des besoins mĂ©dicaux (mĂ©decine personnalisĂ©e, adaptative), psychologiques, sociaux ou culturels. Cette Ă©volution implique de repenser lâorganisation hospitaliĂšre, les pratiques professionnelles et la coordination des acteurs afin de promouvoir une approche vĂ©ritablement centrĂ©e sur la personne. Ainsi, passer du «âŻpatient standardâŻÂ» au «âŻpatient singulierâŻÂ» constitue non seulement un impĂ©ratif Ă©thique, mais aussi une condition essentielle pour amĂ©liorer la qualitĂ©, la pertinence, lâĂ©quitĂ© et lâefficacitĂ© des soins. Cet objectif nĂ©cessaire, compris comme un dĂ©veloppement naturel de la dĂ©mocratie, se heurte cependant Ă dâautres obligations imposĂ©es aux professionnels de santĂ©, notamment Ă travers la prolifĂ©ration des normes, des recommandations et procĂ©dures qui encadrent de plus en plus leur exercice au nom des mĂȘmes exigences de technicitĂ©, qualitĂ©, sĂ©curitĂ©, efficience et pertinence, le tout sur fond de difficultĂ©s dâexercice.
Ă travers les articles de ce dossier, Gestions hospitaliĂšres apporte sa contribution Ă cette nĂ©cessaire adaptation Ă des injonctions qui, de fait, ne sont pas contradictoires mais imposent de nouvelles exigences. Ces articles sâinscrivent dans la continuitĂ© immĂ©diate du numĂ©ro prĂ©cĂ©dent consacrĂ© au langage en santĂ© et qui sâouvrait ainsiâŻ: «âŻDe la parole confisquĂ©e du patient dâhier Ă la cacophonie contemporaine oĂč chacun revendique sa voix, sâexprime la mĂȘme tensionâŻ: celle dâune sociĂ©tĂ© en quĂȘte de sens, dâĂ©coute et de lĂ©gitimitĂ©. Ă travers lâĂ©volution du langage mĂ©dical, câest toute lâhistoire du rapport entre soignants et soignĂ©s qui se rĂ©vĂšle, celle dâun passage du paternalisme Ă la dĂ©mocratie, non sans heurts ni malentendus. Reste Ă retrouver le fil dâun dialogue commun, indispensable Ă toute sociĂ©tĂ© du soin.âŻÂ»
La prise en compte de lâexpĂ©rience patient, le processus dâĂ©laboration des savoirs expĂ©rientiels sont aujourdâhui au cĆur de la mission des Ă©tablissements de santĂ©. LâexpĂ©rience patient devient dĂ©sormais un critĂšre impĂ©ratif de la certification HAS (V6 â 2025). Au-delĂ dâune exigence rĂ©glementaire, cette dĂ©marche constitue un levier majeur pour amĂ©liorer la qualitĂ© des soins, renforcer la confiance et fluidifier les parcours de santĂ©. Le concept de «âŻpatient partenaireâŻÂ» sâinscrit dans une dynamique institutionnelle de dĂ©mocratie sanitaire et de qualitĂ©, visant Ă renforcer le dialogue entre soignants et patients, notamment dans les prises de dĂ©cision. Il va de pair avec la pertinence visant Ă garantir Ă chaque patient le juste soin fondĂ© sur la science, au bon moment, avec le bon professionnel.
Nâoublions pas cependant que ces dĂ©marches vertueuses sont fragiles, comme lâa montrĂ© la crise sanitaire du Covid-19 qui, aux fins de protection, a mis les libertĂ©s individuelles des citoyens Ă lâĂ©preuve, Ă travers des restrictions inĂ©dites par leur ampleur et leur diversitĂ© mais aussi par lâaffichage assumĂ© du tri des malades.
Un certain nombre de publications rĂ©centes de la Drees, notamment, viennent aussi nous rappeler quâil y a toujours un fossĂ© entre des concepts souvent technocratiques et Ă©litistes et les rĂ©alitĂ©s sociales et Ă©conomiques.
La journĂ©e «âŻAccĂšs aux soinsâŻ: le systĂšme de santĂ© et la territorialisationâŻÂ» organisĂ©e conjointement par lâAcadĂ©mie de mĂ©decine et la ConfĂ©rence des doyens de facultĂ©s de mĂ©decine a permis Ă nouveau de documenter les inĂ©galitĂ©s territoriales et les dĂ©buts de solutions engagĂ©es pour y porter remĂšde.
Sâadapter aux besoins spĂ©cifiques du patient, câest dâabord sâattaquer Ă ces inĂ©galitĂ©s. ObĂ©sitĂ©, suicide, santĂ© mentale, espĂ©rance de vie ou retard de prise en charge sont des marqueurs Ă charge. Ă titre dâexemples, les suicides, aux trois quarts masculins, sont deux fois plus frĂ©quents chez les plus modestesâŻ; lâobĂ©sitĂ© est prĂšs de deux fois plus rĂ©pandue au sein des catĂ©gories les plus modestes⊠En outre, tout semble se conjuguer pour rendre plus accessible lâoffre Ă ceux qui sont dĂ©jĂ les mieux pourvus et pour qui, par exemple, les dĂ©passements dâhonoraires ne sont pas un obstacle. Ainsi les plus jeunes, les plus diplĂŽmĂ©s et les habitants des grandes villes sont ceux qui recourent le plus Ă la tĂ©lĂ©consultation. Ce sont les mĂȘmes qui ont la capacitĂ© Ă se diriger dans un systĂšme complexe et Ă accĂ©der aux professionnels les plus performants. Enfin, en lâabsence de rĂ©gulation, la financiarisation rapide de pans entiers de lâoffre de soins est susceptible dâamplifier ces tendances.
Aller du «âŻpatient standardâŻÂ» au «âŻpatient singulierâŻÂ», prendre en compte lâexpĂ©rience patient dans les pratiques et les organisations de soins, câest donc aussi veiller Ă lâaccessibilitĂ© culturelle, sociale et territoriale, et dĂ©velopper la coopĂ©ration et la coordination entre les professionnels pour plus de lisibilitĂ© surtout pour une population dĂ©favorisĂ©e ou vieillissante et marquĂ©e par les maladies chroniques, par nature moins mobile.
Pour aller plus loin
- «âŻLe suicide, trois fois plus frĂ©quent chez les hommes, deux fois plus chez les plus modestesâŻÂ», Drees, Ătudes et rĂ©sultats, n° 1364, janvier 2026.
- Observatoires des inĂ©galitĂ©s, «âŻLâobĂ©sitĂ© touche de maniĂšre inĂ©gale les milieux sociauxâŻÂ», janvier 2026.
- «âŻSantĂ© mentaleâŻ: un Ă©tat des lieux au regard de la situation financiĂšre, de lâorientation sexuelle et des discriminations subiesâŻÂ», Drees, Ătudes et rĂ©sultats, n° 1340, mai 2025.
- «âŻLes jeunes, les diplĂŽmĂ©s et les habitants des grandes villes recourent davantage aux tĂ©lĂ©consultationsâŻÂ», Drees, Ătudes et rĂ©sultats, n° 1366, fĂ©vrier 2026.
- «âŻCommuniquer pour tous. Guide pour une information accessibleâŻÂ», SantĂ© publique France, 2021.
- « InĂ©galitĂ©s spatiales et financiĂšres d’accessibilitĂ© Ă la mĂ©decine de ville en France. Le cas des cardiologues, dermatologues et ophtalmologistes », Irdes, Questions d’Ă©conomie de la santĂ© n° 305, fĂ©vrier 2026.
- « De 2012-2016 Ă 2020-2024, lâĂ©cart dâespĂ©rance de vie entre les personnes modestes et aisĂ©es sâest accru», Insee PremiĂšre, n°2085, 15 dĂ©cembre 2025.

