Numéro 653 - fĂ©vrier 2026[dossier]

Du patient standard au patient singulier

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Face à la diversité croissante des profils, des parcours et des attentes des patients, le système hospitalier est aujourd’hui confronté à la nécessité de dépasser une logique standardisée des soins. L’individualisation des prises en charge devient un enjeu central, qu’il s’agisse des besoins médicaux (médecine personnalisée, adaptative), psychologiques, sociaux ou culturels. Cette évolution implique de repenser l’organisation hospitalière, les pratiques professionnelles et la coordination des acteurs afin de promouvoir une approche véritablement centrée sur la personne. Ainsi, passer du « patient standard » au « patient singulier » constitue non seulement un impératif éthique, mais aussi une condition essentielle pour améliorer la qualité, la pertinence, l’équité et l’efficacité des soins. Cet objectif nécessaire, compris comme un développement naturel de la démocratie, se heurte cependant à d’autres obligations imposées aux professionnels de santé, notamment à travers la prolifération des normes, des recommandations et procédures qui encadrent de plus en plus leur exercice au nom des mêmes exigences de technicité, qualité, sécurité, efficience et pertinence, le tout sur fond de difficultés d’exercice.

À travers les articles de ce dossier, Gestions hospitalières apporte sa contribution à cette nécessaire adaptation à des injonctions qui, de fait, ne sont pas contradictoires mais imposent de nouvelles exigences. Ces articles s’inscrivent dans la continuité immédiate du numéro précédent consacré au langage en santé et qui s’ouvrait ainsi : « De la parole confisquée du patient d’hier à la cacophonie contemporaine où chacun revendique sa voix, s’exprime la même tension : celle d’une société en quête de sens, d’écoute et de légitimité. À travers l’évolution du langage médical, c’est toute l’histoire du rapport entre soignants et soignés qui se révèle, celle d’un passage du paternalisme à la démocratie, non sans heurts ni malentendus. Reste à retrouver le fil d’un dialogue commun, indispensable à toute société du soin. »

La prise en compte de l’expérience patient, le processus d’élaboration des savoirs expérientiels sont aujourd’hui au cœur de la mission des établissements de santé. L’expérience patient devient désormais un critère impératif de la certification HAS (V6 – 2025). Au-delà d’une exigence réglementaire, cette démarche constitue un levier majeur pour améliorer la qualité des soins, renforcer la confiance et fluidifier les parcours de santé. Le concept de « patient partenaire » s’inscrit dans une dynamique institutionnelle de démocratie sanitaire et de qualité, visant à renforcer le dialogue entre soignants et patients, notamment dans les prises de décision. Il va de pair avec la pertinence visant à garantir à chaque patient le juste soin fondé sur la science, au bon moment, avec le bon professionnel.

N’oublions pas cependant que ces démarches vertueuses sont fragiles, comme l’a montré la crise sanitaire du Covid-19 qui, aux fins de protection, a mis les libertés individuelles des citoyens à l’épreuve, à travers des restrictions inédites par leur ampleur et leur diversité mais aussi par l’affichage assumé du tri des malades.

Un certain nombre de publications récentes de la Drees, notamment, viennent aussi nous rappeler qu’il y a toujours un fossé entre des concepts souvent technocratiques et élitistes et les réalités sociales et économiques.

La journée « Accès aux soins : le système de santé et la territorialisation » organisée conjointement par l’Académie de médecine et la Conférence des doyens de facultés de médecine a permis à nouveau de documenter les inégalités territoriales et les débuts de solutions engagées pour y porter remède.

S’adapter aux besoins spécifiques du patient, c’est d’abord s’attaquer à ces inégalités. Obésité, suicide, santé mentale, espérance de vie ou retard de prise en charge sont des marqueurs à charge. À titre d’exemples, les suicides, aux trois quarts masculins, sont deux fois plus fréquents chez les plus modestes ; l’obésité est près de deux fois plus répandue au sein des catégories les plus modestes… En outre, tout semble se conjuguer pour rendre plus accessible l’offre à ceux qui sont déjà les mieux pourvus et pour qui, par exemple, les dépassements d’honoraires ne sont pas un obstacle. Ainsi les plus jeunes, les plus diplômés et les habitants des grandes villes sont ceux qui recourent le plus à la téléconsultation. Ce sont les mêmes qui ont la capacité à se diriger dans un système complexe et à accéder aux professionnels les plus performants. Enfin, en l’absence de régulation, la financiarisation rapide de pans entiers de l’offre de soins est susceptible d’amplifier ces tendances.

Aller du « patient standard » au « patient singulier », prendre en compte l’expérience patient dans les pratiques et les organisations de soins, c’est donc aussi veiller à l’accessibilité culturelle, sociale et territoriale, et développer la coopération et la coordination entre les professionnels pour plus de lisibilité surtout pour une population défavorisée ou vieillissante et marquée par les maladies chroniques, par nature moins mobile.

Pour aller plus loin