Lâadolescence, notion difficile
Dans le dictionnaire Le LittrĂ©, lâentrĂ©e « adolescence » indique quâil sâagit de « lâĂąge qui succĂšde Ă lâenfance et qui commence avec les premiers signes de la pubertĂ© ». Ainsi, la dĂ©finition de lâadolescence pose bien Ă©videmment le problĂšme des limites temporelles dont nous pourrions discuter sans fin. Au Moyen Ăge, lâenfance se prolongeait jusquâĂ lâĂąge adulte ; notre sociĂ©tĂ© contemporaine a imaginĂ© cet Ăąge interstitiel et transitionnel dont les limites restent floues. Sâagit-il de la pĂ©riode oĂč lâenfant apprend lâautonomie ? Et de quoi sâagit-il en matiĂšre dâautonomie ; Ă apprĂ©cier en lien avec le concept de libertĂ© ? Ne parle-t-on pas aussi de sociĂ©tĂ© dâ« adulescents », ces adultes qui ont du mal Ă sortir de lâadolescence ? Autre point de vue, ne pourrions-nous pas dĂ©finir lâadulte Ă travers le vĂ©cu dâexpĂ©riences radicales comme lâabandon, la souffrance ou la perte dâun proche ? Que dire alors des enfants malades ?
Le premier article de la premiĂšre partie de la Convention internationale des droits de lâenfant du 20 novembre 1989 proclame quâ« au sens de la prĂ©sente convention, un enfant sâentend de tout ĂȘtre humain ĂągĂ© de moins de dix-huit ans, sauf si la majoritĂ© est atteinte plus tĂŽt, en vertu de la lĂ©gislation qui lui est applicable ». La mention de lâĂ©tat civil ne permet pas non plus de distinguer le passage de lâenfance Ă lâadolescence. Dans le langage quotidien, si lâadolescence englobe les 12-18 ans jusquâĂ la majoritĂ© atteinte, elle se dĂ©finit non seulement par la phase dâapprentissage jusquâĂ lâĂ©mancipation de la mainmise parentale, mais correspond aussi Ă des comportements typiques.
En effet, lâadolescence correspond en tant que telle Ă une reprĂ©sentation du monde, probablement dans une perspective politique, conduisant Ă confronter lâhorizontalitĂ© du groupe versus la verticalitĂ© transgĂ©nĂ©rationnelle et intergĂ©nĂ©rationnelle de la famille. Elle correspond aussi Ă une recherche de dĂ©tachement â et nous pouvons penser au « complexe du homard » ainsi dĂ©nommĂ© par Françoise Dolto â, de coupure avec ses risques pulsionnels, dâaddictions et de passage Ă lâacte, dans un contexte hormonal pubertaire. Elle correspond enfin Ă une tentative de rĂ©flexion concernant la capacitĂ© Ă rĂ©flĂ©chir par soi-mĂȘme avec ses implications diverses, quâil sâagisse de lâesthĂ©tique et de la mode, du tissage de liens avec les parents, les professeurs, le social et le contexte professionnelâŠÂ Ă moins de le prendre avec humour et dâaffirmer que « lâenfance est un syndrome qui nâa que rĂ©cemment commencĂ© Ă recevoir une attention sĂ©rieuse des cliniciens. Ce syndrome de soi, cependant, nâest pas du tout rĂ©cent : au VIIIe siĂšcle, lâhistorien persan Kidnom fait rĂ©fĂ©rence Ă âdes crĂ©atures bruyantesâ, qui pourraient bien avoir Ă©tĂ© ce que nous appelons aujourdâhui âenfantsâ. Le traitement des enfants, cependant, Ă©tait inconnu jusquâĂ ce siĂšcle. [âŠ] Les cliniciens sont toujours en dĂ©saccord au sujet des caractĂ©ristiques importantes cliniques de lâenfance, mais la proposition du DSM-IV qui sera certainement adoptĂ©e comprend les caractĂ©ristiques essentielles suivantes : survenue congĂ©nitale, nanisme, labilitĂ© Ă©motionnelle, immaturitĂ©, dĂ©ficit de connaissances, anorexie face aux lĂ©gumes. [âŠ] De toute Ă©vidence il faudra encore beaucoup de recherches avant de pouvoir donner un espoir rĂ©el aux millions de victimes de cette insidieuse maladie(1) ».
Une multiplicité de modes de prise en charge
La rĂ©daction de Gestions hospitaliĂšres a souhaitĂ© prĂ©senter les nouveaux types de structures sanitaires impliquĂ©s dans la prise en charge des adolescents et leur complĂ©mentaritĂ© avec dâautres modes de prise en charge.
Lâadolescence, souvent dĂ©finie sur un plan de la mĂ©decine comme un passage oĂč les Ă©tats Ă©mergent brusquement et avec une forte intensitĂ©, est aussi au croisement de plusieurs logiques lorsque la souffrance pose problĂšme, soit pour le jeune, soit pour ses proches. Pour y rĂ©pondre, se sont petit Ă petit mises en place des structures rĂ©pondant Ă trois dimensions principales en fonction de lâorientation de la souffrance de lâadolescent : des structures sanitaires, des structures Ă©ducatives et des centres fermĂ©s. Lâimage souvent rĂ©pĂ©tĂ©e « dâun adulte en devenir » confirme le choix gĂ©nĂ©ralement laissĂ© Ă la libertĂ© des plus jeunes et Ă lâidĂ©e que, malgrĂ© les crises ou les dĂ©viances, une prise en main unique nâest pas possible et ne doit pas lâĂȘtre. Dans la plupart des Ă©tablissements ou des centres qui accueillent des enfants ou des adolescents, nous remarquons le caractĂšre pluridisciplinaire des interventions : soin, accompagnement social, Ă©ducation, voire contrainte juridique. Dans les diffĂ©rentes expĂ©riences prĂ©sentĂ©es dans ce numĂ©ro, cette problĂ©matique est sensible. Il existe en effet un accompagnement scolaire en milieu hospitalier ou en maison dâaccueil, un suivi social en foyer de lâenfance et une politique de prĂ©vention des addictions ou de soin psychologique en centre Ă©ducatif fermĂ©. Ces approches souvent diffĂ©rentes se rejoignent pour signifier que la sociĂ©tĂ© se doit aussi de faire une place Ă la fragilitĂ© de certains adolescents dont les reprĂ©sentations se construisent entre la jouissance immĂ©diate des biens et les responsabilitĂ©s de la venue Ă lâĂąge adulte.
Cette prise en charge des adolescents en milieu sanitaire et mĂ©dico-social met aussi en garde contre la confusion qui voudrait voir les plus jeunes traitĂ©s comme des adultes, en jouant sur les nouvelles formes de violence ou la maturitĂ© (et donc la majoritĂ©) supposĂ©e plus tĂŽt atteinte dans la nouvelle gĂ©nĂ©ration. De nombreux Ă©tablissements dâaccueil (maison des adolescents, centre Ă©ducatif, foyer de lâenfance) rĂ©alisent un Ă©loignement et une prise en charge spĂ©cialisĂ©e propices Ă la construction des plus jeunes en situation de souffrance, Ă lâabri dâune certaine forme de catĂ©gorisation adulte.
Des équipes dédiées, des services de soins et lieux spécifiques
La prise en charge des adolescents dans les structures publiques de soins nâest pas nouvelle : les adolescents Ă©taient pris en charge de facto et parfois « ballottĂ©s » entre services de pĂ©diatrie et services adultes.
Lâhistoire des services de soins, ainsi que le dĂ©montre Patrice Pinell dans son ouvrage Naissance dâun flĂ©au, histoire de la lutte contre le cancer en France, montre que câest aussi pour que les enfants ne soient pas malmenĂ©s ou exposĂ©s aux turpitudes des adultes que la pĂ©diatrie a vu le jour. Ce sont pour des raisons un peu adjacentes que les Ă©quipes dĂ©diĂ©es Ă la prise en charge des adolescents ont Ă©tĂ© imaginĂ©es : ne pas trop infantiliser les ados dans des services oĂč tout est miniature (pĂ©diatrie), ne pas les effrayer au contact de la froideur dommageable des lieux de prise en charge des adultes⊠Il sâagit donc dâun phĂ©nomĂšne prenant part au mouvement gĂ©nĂ©ral de construction de types de prise en charge holistique selon les Ăąges de la vie (pĂ©diatrie, adolescence, adulte, gĂ©riatrie). La France nâa peut-ĂȘtre pas Ă©tĂ© en avance avec la crĂ©ation des maisons des adolescents, impulsĂ©e sur le territoire en 2004, ces efforts dâajustement de prises en charge Ă©tant, Ă cette date, dĂ©jĂ bien prĂ©sents dans le monde anglo-saxon, au vu de publications par exemple sur la nĂ©cessitĂ© de construire des unitĂ©s dâoncologie dĂ©diĂ©es (teenage units) en ce qui concerne lâoncologie pĂ©diatrique. En tout cas, force est de constater que ce systĂšme doit avoir du bon : les maisons des adolescents (MDA) ont fleuri, et une place singuliĂšre leur est faite dans ce numĂ©ro, avec un premier bilan de leur existence dans le paysage sanitaire.
De quoi sâagit-il ? Les MDA ont pour vocation de prendre soin des adolescents sur les plans mĂ©dical et psychologique, de les informer et de les aider au dĂ©veloppement dâun projet de vie â ce qui inclut des dimensions Ă©ducatives, sociales et juridiques â et de garantir la cohĂ©rence et la continuitĂ© des prises en charge. Ces structures favorisent chez les professionnels une culture commune de lâadolescence et permettent dâorganiser lâexpertise interprofessionnelle ainsi que le dĂ©cloisonnement des secteurs dâintervention. La MDA nâest pas un lieu de stigmatisation : câest un lieu de rĂ©gulation des interventions, de « contenance » des dynamiques parents/enfants, un lieu oĂč lâado pourra piocher des Ă©lĂ©ments pour grandir mieux et souffrir moins. Ainsi que le dĂ©montre par exemple Marcel Rufo dans son travail avec les ados, la finesse de travail des Ă©quipes doit Ă©galement approcher lâĂ©tat de perception du sujet de sa rĂ©alitĂ© psychique, sa possibilitĂ© dâĂ©laboration et dâautonomie, de jugement et son positionnement vis-Ă -vis de lâautoritĂ©, quâelle soit parentale ou institutionnelle. Au sens de la pĂ©dopsychiatrie, lâadolescence peut ĂȘtre vue comme une pĂ©riode spĂ©cifique censĂ©e tester et tracer les limites du normal et du pathologique. Elle dĂ©pend donc du regard adulte portĂ© sur elle, notamment dans les pĂ©riodes de doute qui les caractĂ©risent : un attendu banal Ă traiter, mais pouvant inclure un jeu de confrontation entre dĂ©sobĂ©issance et soumission classique, renouvelĂ© Ă chaque gĂ©nĂ©ration. Lâobjectif de la MDA est de positionner correctement le curseur de lâintervention auprĂšs du jeune patient.
Les rĂ©dacteurs de ce numĂ©ro ont Ă©galement notĂ© quâil sâagit plus largement dâun effort de modernisation des prises en charge sanitaires, dont il paraĂźt mĂȘme souhaitable que les succĂšs puissent sâĂ©tendre aux secteurs de prise en charge adulte. Certaines des innovations des MDA (ergonomie, place du soin psychique dans le soin somatique, rĂ©seauâŠ) pourraient apporter considĂ©rablement aux secteurs adultes, dont la technicitĂ© et les diverses surspĂ©cialitĂ©s ont parfois perdu en dimension « holistique » et par lĂ en matiĂšre dâĂ©thique premiĂšre de la clinique. Nous avons pris plaisir Ă regrouper les tĂ©moignages de diverses expĂ©riences, Ă Paris et en province, en en soulignant lâhumanitĂ© et la valeur ajoutĂ©e. Nous remercions ici le concours des Ă©quipes de soins qui ont pris du temps sur leur travail clinique pour nous en faire part.

